Martinique : Les Origines de la Discorde

Si vous avez l’occasion d’aller en Martinique, peut-être ferez-vous l’expérience du trempage. On vous invitera alors, à partager un repas traditionnel destiné aux amis.

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Originaire de la côte nord Atlantique il est usuellement cuisiné par les hommes. Une couche de rondelles de banane ou d’avocat, vient se déposer sur du pain rassis détrempé puis émietté, le tout enseveli par un court bouillon, épais, de poisson, sans oublier le piment. La table est au préalable recouverte de feuilles de bananier qui serviront d’assiette.  On le mange debout et de côté, une main dans le dos et l’autre en guise de fourchette; de sorte que chacun prenne moins de place que s’il était assis en tailleur de face autour de sa table. Ainsi chacun aura assez d’espace et tous pourront manger.

Le trempage, se cuisine avec des produits simples et faciles à trouver en Martinique, on le déguste à plusieurs en famille ou entre amis. Une coutume qui s’inscrit dans une tradition créole toujours respectée au fur et à mesure des siècles passés. Elle fait partie de l’identité de l’île et se perpétue avec fierté. Pourtant ses origines restent méconnues, et chacun y va de son interprétation.

Les Békés martiniquais ont pendant longtemps attribué les origines de cette pratique à leur traditionnel « pain perdu » ou « pain saucé ». « Leur but étaient de dépersonnaliser leurs esclaves pour mieux les inférioriser par rapport au blanc » explique l’anthropologue sénégalais Tidiane N’Diaye qui a longtemps travaillé aux Antilles. «Réduire l’esclave à l’état d’animal se faisait aussi bien par la couleur que par l’art de vivre » ajoute-t-il.

Néanmoins selon le journaliste martiniquais Eric Hersilie-Eloise, la « mémoire orale » voudrait que le trempage soit né des pêcheurs à la fin du XIXe siècle « pour ne pas perdre leur produit de la pêche : en d’autres termes ce qui n’est pas commercialisable » écrit-il. Il ajoute aussi  que « les premiers trempages se font à base de langouste puisque avant l’arrivée des touristes, ce produit n’était pas consommé ». Mais pour  le journaliste, « l’héritage africain » du trempage ne réside que dans le fait qu’on le mange avec la main.

Des propos qui ne laissent pas de marbre l’anthropologue Sénégalais : « votre message m’a fait beaucoup rire puisque justement mon dîner d’hier se composait de langoustes grillées accompagnées de crudités » confie-t-il. Un met dont les environs de l’île de Gorée et la presqu’île de Dakar regorgent. « Entre le Sénégal et la Martinique  il y a une ligne droite. Nombre d’esclaves de Martinique originaires de l’Ouest africain, consommaient ce crustacé avant d’arriver dans la Caraïbe. « Les déportés ont toujours adapté ce qu’ils trouvaient sur place à des pratiques de chez eux  » affirme le chercheur.

Suzy Palatin, auteur et spécialiste de la cuisine antillaise, apporte une toute autre version à l’origine du Trempage. La coutume serait née du blocus imposé par les Anglais contre le régime de Vichy en 1940.  » A l’origine le trempage est le plat du pauvre, c’est un repas qui doit venir à bout de la faim » confie la Chef Créole. L’explication plus que crédible ramène le premier trempage à il y a seulement soixante-dix ans.

Une troisième variante dont le chercheur africain n’a pas connaissance. Mais il répond tout de même,  » Voilà pourquoi on dit souvent qu’il y a des histoires et non pas une histoire. Car à partir d’anecdotes locales et propres à l’imaginaire collectif de chaque communauté, on a construit des événements que d’autres qualifieront même de légendes. J’ai pourtant eu à échanger avec des anciens et témoins de cette époque comme Césaire et Edouard Glissant, mais aucun d’eux ne m’a jamais parlé de cela » confie le sénégalais.

Une divergence d’opinion qui oppose le natif au scientifique, la mémoire orale et l’histoire, aux recherches anthropologiques. Des contradictions qui poussent Tidiane N’Diaye à faire ce constat,  « la dépersonnalisation subsiste encore dans l’inconscient collectif d’une partie des Antillais. Ils minimisent souvent leur héritage africain, soit pour se rapprocher des Européens voire indiens, ou pour se forger une identité « créole » qui ne devrait rien à l’Afrique » conclut-t-il. Une dépersonnalisation historique qui ravage bien plus encore, l’Afrique elle-même…

Ayann Koudou

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