La transmission de l’histoire franco-algérienne, « essentielle mais suffisante »

C’est à Belleville que Mona Idir nous a accueillis dans son appartement. Mère au foyer de 48 ans, elle est algérienne de naissance, mais aussi française depuis plusieurs années. Son beau-frère Nasser est né à Dunkerque d’une mère française et d’un père algérien. À l’heure du cinquantenaire de l’indépendance algérienne, ils nous racontent leur rapport, très différent, à l’histoire entre les deux pays.

« Les événements de la guerre d’Algérie sont célébrés chaque année là bas. Le 1er novembre, le 8 mai et le 5 juillet sont des dates commémorées. L’histoire fait partie de nous, nous la vivons au quotidien dans les familles, à la télé, à l’école », affirme Mona Idir, Algérienne d’origine, Française par naturalisation, et résidant ici depuis vingt-deux ans. En Algérie, malgré les souvenirs souvent douloureux de l’ascendance coloniale française, c’est sans amertume que l’on repense au passé, selon Mona. L’emprise d’un pays par un autre mêle souvent les us et coutumes de deux nations. Et la culture française est toujours très présente en Algérie, affirme Mona. D’ailleurs, son père parle mieux le français que l’arabe. « Quand j’étais jeune, je m’exprimais en français même si j’apprenais l’arabe à l’école et j’écoutais beaucoup de musique française. Une vieille voisine m’appelait même “la Française” ! » confie-t-elle amusée. Cette mère de quatre enfants affirme que l’amitié des Algériens pour la France existe bel et bien, du fait que la plupart d’entre eux ont sur le territoire au moins un membre de leur famille. Les liens sont alors indéfectibles. « Dans la tête de beaucoup, leurs premiers voisins ne sont pas Marocains mais Français, et cela m’a toujours interpellé », dit-elle.

Même si son père a participé à la résistance de son pays, elle en a rarement parlé avec lui. Et comme elle n’a pas connu ses grands-parents, la transmission de la mémoire familiale liée à celle du pays ne s’est pas vraiment faite « Une fois, mon père nous a raconté que la maison avait été encerclée dans la nuit par des soldats. Mais que, par chance, il avait déjà jeté l’arme qu’on lui avait remise. C’est comme ça que j’ai su qu’il avait eu des petites activités durant la guerre, mais nous n’en avons pas reparlé ». Elle n’a pourtant pas ressenti le besoin d’en savoir plus sur ce qu’a vécu son père durant la guerre d’indépendance. Elle estime en savoir assez. « En Algérie, j’en avais marre quelquefois qu’on en parle autant à la télé durant les commémorations nationales. Cela faisait partie de notre quotidien ». Mais aujourd’hui, loin de son pays natal, lorsque des reportages passent sur les chaînes françaises, elle s’en délecte. « Pour ne pas oublier, j’accroche la page du programme au-dessus de la télé. Je suis toujours très touchée par le témoignage des gens, il m’arrive même de pleurer tellement je suis émue ». En France, les médias n’avaient presque jamais parlé de la guerre d’Algérie jusqu’à ce que l’on fête le cinquantenaire de l’indépendance, mais cela suffit à Mona. « Je suis française depuis longtemps maintenant et je ne veux plus que l’on me rappelle ou que l’on m’associe à ce qui s’est passé entre la France et l’Algérie, car j’en suis pleinement consciente ». Il est vrai qu’elle a baigné dans le rappel d’une guerre d’indépendance sanglante lorsqu’elle était encore de l’autre côté de la Méditerranée. L’Algérie, qui était alors le seul pays à devoir se battre pour obtenir son indépendance, ne peut oublier ce passé de résistance.

« Il faut du temps pour que la passion ne l’emporte pas dans les débats, on observe déjà plus de reconnaissance aujourd’hui, et c’est un sujet beaucoup moins tabou »

Pour un Français d’origine algérienne comme Nasser, né dans le nord de la France, connaître l’histoire de son pays natal n’a pas été aussi évident. Cette partie de l’histoire de France a été quelque peu occultée. La honte, la douleur du retour des Pieds noirs et des soldats battus a contribué à un certain oubli. Nasser a donc dû faire preuve de curiosité. « Pour comprendre ce qui s’est passé pendant la période coloniale et post-coloniale, j’ai dû moi-même me renseigner. C’est l’historien Benjamin Stora et ses écrits sur la guerre d’Algérie qui m’ont éclairés », raconte-t-il. Son père était pourtant très investi dans la résistance algérienne. « Il collectait à Dunkerque l’impôt révolutionnaire qui aidait financièrement le Front national de libération. Nous parlions très peu de ce qui s’était passé car, pour tout immigré parlant mal le français, il est difficile d’avoir ce genre de conversation. Mais cela ne l’a pas empêché de me transmettre naturellement son patriotisme ». Il en a, en revanche, pas mal parlé avec sa mère qui, elle, « vivait avec une certaine crainte comme toutes les épouses de Maghrébins à cette époque ».

En ce qui concerne les reportages de France télévisions programmés à l’occasion du cinquantenaire de l’indépendance, Nasser n’est pas aussi enthousiaste que Mona. « J’en sais beaucoup maintenant à travers mes lectures ». Il sait aussi qu’en parler devient inexorable car les enfants de l’immigration algérienne, et même les petits-enfants de harkis, sont en demande de reconnaissance et se façonnent ainsi une identité. Ce père de famille ne rate pas une occasion de parler du passé à ses enfants, dès que la télé ou la radio évoquent les évènements d’Algérie.

Deux vécus bien différents qui évoquent pourtant la même histoire. Mais Nasser et Mona s’accordent sur une chose : l’importance de l’enseignement de cette histoire à la jeune génération.  « Il faut du temps pour que la passion ne l’emporte pas dans les débats, on observe déjà plus de reconnaissance aujourd’hui, et c’est un sujet beaucoup moins tabou », conclut Nasser.

Ayann Koudou

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2 réponses à “La transmission de l’histoire franco-algérienne, « essentielle mais suffisante »

  1. lien vers http://www.dailymotion.com/video/xl0lyn_hocine-le-combat-d-une-vie_news
    En 1975, quatre hommes cagoulés et armés pénètrent dans la mairie de Saint Laurent des arbres, dans le département du Gard. Sous la menace de tout faire sauter à la dynamite, ils obtiennent après 24 heures de négociations la dissolution du camp de harkis proche du village. A l’époque, depuis 13 ans, ce camp de Saint Maurice l’Ardoise, ceinturé de barbelés et de miradors, accueillait 1200 harkis et leurs familles. Une discipline militaire, des conditions hygiéniques minimales, violence et répression, 40 malades mentaux qui errent désoeuvrés et l’ isolement total de la société française. Sur les quatre membres du commando anonyme des cagoulés, un seul aujourd’hui se décide à parler.

    35 ans après Hocine raconte comment il a risqué sa vie pour faire raser le camp de la honte. Nous sommes retournés avec lui sur les lieux, ce 14 juillet 2011. Anne Gromaire, Jean-Claude Honnorat.

    Sur radio-alpes.net – Audio -France-Algérie : Le combat de ma vie (2012-03-26 17:55:13) – Ecoutez: Hocine Louanchi joint au téléphone…émotions et voile de censure levé ! Les Accords d’Evian n’effacent pas le passé, mais l’avenir pourra apaiser les blessures. (H.Louanchi)

    Interview du 26 mars 2012 sur radio-alpes.net

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