FRANCO-ALGERIENNE, LA TRANSMISSION D’UNE MEMOIRE DOULOUREUSE

Le 5 juillet 1962 l’Algérie déclarait son indépendance après 132 ans de présence française et à l’issue d’une guerre de 7 ans et demi, qui jusqu’en 1999 n’a pas dit son nom. 50 ans après, l’Algérie et la France devraient commémorer la fin d’un conflit armée et l’émancipation d’une nouvelle nation. Cependant, en 2012, les relations entre les deux pays restent difficiles et les douleurs encore vives. Dès lors comment cette mémoire franco-algérienne peut-elle à exister et se transmettre ? Qu’en est-il au sein des familles d’origine algérienne installées en France ?

A l’occasion de l’exposition « Dessin de presse France-Algérie » à la Bibliothèque nationale de France jusqu’au 24 juin, Africultures a rencontré Amira et Mounia, deux cousines, confrontées à ces questionnements de l’Histoire dans leur famille. 

Mounia et Amira

« Quand on est en Algérie, tout le monde en parle, ma mère, ma tante toute ma famille » raconte Amira agée de 14 ans.  « J’ai l’impression d’avoir toujours été informée du temps de la colonisation et de la guerre d’indépendance » lance-elle avec fierté. A la fois Algérienne et Française, Amira et sa cousine Mounia, ont trouvé des réponses à leurs questions. « En fait, on en parle quand on tombe sur des archives. Par exemple nous avons retrouvé un passeport du temps de la colonisation avec le nom de mon grand-père suivi du terme « Français musulmans ». Je ne comprenais pas pourquoi. Cela me paraissait vraiment étrange, » raconte Mounia. Son histoire de famille est essentielle pour comprendre la curiosité de cette jeune fille. Ses parents sont tous deux originaires d’Algérie mais seule sa mère y est née. Le grand père maternelle de Mounia, malgré les quelques activités (il aurait caché des armes en Algérie) qu’il avait durant la guerre pour aidé son pays, n’a jamais accepté la pension que l’Etat algériens versait aux résistants une fois la guerre terminée. De plus, dans cette partie de la famille il n’y eu aucune perte due au conflit. Les arrières grands parents n’ayant pas été connu, l’histoire familiale pas vraiment marquée par la guerre d’indépendance à finalement perdu en intérêt pour les descendants. La mère de Mounia fût instruite par la mémoire nationale qu’entretient le pays par les médias et l’enseignement scolaire. En revanche c’est dans sa famille algérienne du sol français que Mounia peut trouver matière à se poser des questions. Le grand père paternel algérien de naissance agissait en France pour aider la résistance de son pays natal. Avec certain de ses frères, ils collectaient des fonds qui soutenaient les activités du Front national de libération.

Aussi, la grand mère, a dû prendre elle même la nationalité algérienne par volonté de son mari. Cette famille vivait à Dunkerque où la communauté maghrébine très présente subissait de nombreuses exactions comme celles qui avaient lieu à Paris. Des lors, on vivait dans la crainte de perdre des proches raflés et enfermés injustement par la police. C’est donc par les faits, qu’il y eu transmission. Comme si sur le sol français la mémoire algérienne était plus vive car les frustrations et la douleur d’une histoire devenue à un moment inavouable par l’Etat Français était finalement, impossible à occulter.

France - Algérie, construire des relations de paix« Ce qui nous a aussi marqués, c’est de savoir que dans la familles de mon père, il y avait des résistants. Par exemple, un des frères de mon grand-père est mort en prison accusé à tort d’avoir perdu un mandat ». La jeune fille reconnaît que ses aînés ont toujours répondu à leurs questions, là où d’autres jeunes franco-algériens sont confrontés à des tabous issus de blessures encore vives. Chez elle, le récit de la résistance a permis la transmission d’une certaine culture politique. « Ma mère éprouve plus le besoin d’en parler. C’est aussi une forme d’éducation des enfants ». Sûrement une manière pour la mère de Mounia de transmettre le patriotisme algérien.

Les cousines ont, dès lors, rapidement pris conscience que l’Algérie et la France ont un passé commun au point que leur grand-père ne maîtrise pas la langue arabe. « Il ne sait ni le lire ni l’écrire. Pendant la colonisation et jusqu’à l’indépendance, l’enseignement ne se faisait qu’en français. » Une chose surprenante pour cette franco algérienne parfaitement bilingue. Mounia la plus âgée, comprend désormais le poids de plus d’un siècle de colonisation. « Notre langue, aujourd’hui est un mixte entre le français et l’arabe. L’histoire franco Algérienne a été plus intime que celle qui lie la France au Maroc ou à la Tunisie ».

Elle suppose néanmoins que, sans sa curiosité et ses questionnements, ses parents ne lui auraient pas parlé spontanément de ce passé mêlé « Mais la transmission de l’histoire c’est important » dit-elle. « Rien que pour soi-même pour se construire en tant que personne ».

Deux cultures, deux pays, une histoire liée pour construire une identité. Telle est la quête de Amira et Mounia. Pourtant la première du haut de ses 14 ans se cherche encore « Je ne sais plus trop où me situer, je suis Française, je suis Algérienne, mais je ne sais pas si je suis plus l’une ou l’autre. En Algérie on me demande tout le temps, quel pays je préfère mais je ne peux pas répondre à cette question». Mounia elle, ne comprend pas l’attitude des politiques français et leur manque de reconnaissance au sujet de la guerre d’Algérie « Personnellement je suis franco-algérienne, mais je ressens quand même parfois un écœurement vis-à-vis de la France. C’est ambigu le sentiment que l’on peut avoir en tant que binationale ne vivant que sur un territoire »

Mounia et Amira

La transmission médiatique et éducative

Le cinquantenaire de la guerre d’indépendance à donner un prétexte aux médias pour se pencher sur le sujet. Mais pas comme Amira l’aurait souhaité : « Dans les médias on traite de la guerre d’Algérie comme d’une simple guerre, mais on ne doit pas considérer une guerre comme quelque chose de normal » argue-elle révoltée. « Les médias en parlent relativement peu ou de manière trop rapide. Seul le reportage de France 21 révélait pour moi l’atrocité de cette période». Un programme qu’elle a regardé en famille « Au début, ma mère ne voulait pas que je regarde mais j’ai insisté parce que, en tant qu’ Algérienne, cette histoire m’intéresse». Une réunion familiale qui a suscité de nombreuses remarques essentielles pour compléter l’histoire « Mes parents nous racontait ce qu’ils savaient des résistants cités dans le reportage. Ma mère essayait d’aller plus loin sur l’histoire de ces personnages parce que les journalistes ne donnaient pas beaucoup d’informations. On ne savait pas forcément qui ils étaient et pourquoi ils avaient agi comme cela. C’était intéressant. » affirme Mounia. L’étudiante s’indigne de l’attitude des journalistes. Elle regrette qu’on ne parle pas de l’Algérie tous les ans, au même titre que d’autres guerres comme la seconde guerre mondiale, dont la mémoire selon elle serait plus respectée. Elle pense que la reconnaissance de l’État permettrait de franchir une étape « Cela apporterait une crédibilité à ce qui s’est passé et après on verrait des reportages beaucoup plus poussés. Il n’y a rien qui parle de mon pays avant cette guerre d’indépendance. » Elle a tout de même apprécié le fait que des historiens et des membres du Front de Libération Nationale viennent débattre sur un plateau de télévision « J’ai dès lors compris que les soldats français étaient jeunes, qu’ils ne savaient pas vraiment où ils allaient. Après avoir réalisé cela, je suis nécessairement moins partiale sur la question »

Pour ce qui est de l’école, Amira étant au collège, elle n’a pas encore étudié la guerre d’Algérie. En revanche Mounia avoue s’en être délectée en terminale « pendant plusieurs semaines, on en a parlé on l’a bien détaillé. Cela t’apprenait à t’identifier toi en tant que personne. J’ai vraiment compris que j’étais les deux ensembles, Algérienne et Française »

Elle avoue avoir posé beaucoup de questions sur le Front de Libération Nationale profitant ainsi du savoir d’une historienne et pas des « vagues souvenirs de mes parents ou d’autres pour qui le FLN c’est le Bien »

France-Algérie, rien ne sera plus jamais comme avant.Une nécessité pour Mounia d’en parler à l’école « parce qu’on est tous Français et que cela fait partie de l’Histoire de France ». Lorsqu’on lui demande si c’est suffisant, elle rétorque qu’il ne faut pas non plus exagérer « La Shoah, on nous a gavés avec ça. Au bout d’un moment tu n’en peux plus. Étudier la guerre d’Algérie en une fois et de manière suffisante ça forge mieux l’esprit à la critique et à une meilleure compréhension ». La jeune fille soulève ainsi l’importance de l’enseignement scolaire qui s’inscrit dans l’établissement d’une mémoire collective. Elle semble avoir dorénavant compris que dans une guerre ce n’est pas noir d’un côté et blanc de l’autre. Néanmoins un sentiment d’injustice l’habite toujours « En allant au père Lachaise, on se rend compte qu’il y a beaucoup d’espaces pour la mémoire de nombreuses causes mais rien pour les indigènes. Ne serait-ce qu’une plaque en leur honneur. Pour toutes ces personnes qui sont mortes, un mémorial serait la base de notre reconnaissance. Parce qu’ils étaient Français ils devraient être représentés, » dit-elle désabusée.

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