Ces étrangers qui ne souhaitent pas devenir français

Pour beaucoup d’étrangers vivant en France, obtenir la nationalité française se révèle de plus en plus ardu. Dossier complexe à monter, heures d’attente à la préfecture, rendez-vous obtenu des mois plus tard : même les plus pugnaces finissent par douter. Si le sentiment de sécurité que procure l’obtention de la nationalité française est assez répandu, certaines personnes se contentent toujours de leur seul titre de séjour. Doit-on pour autant traduire cela comme un rejet? Amelle, Anjdelija, Pedro et Gabriel nous expliquent quelle relation ils entretiennent avec la France.

Adjelija est serbe. Arrivée en 1971 à l’âge de 21 ans avec son mari, elle vit depuis toujours avec son titre de séjour. « Quand mes enfants ont eu 17 ans, il a fallu leur faire faire une carte d’identité parce que, pour les Serbes, ce n’est pas automatique. Je l’ai donc fait pour eux, et mon mari et moi nous nous sommes dit que nous le ferions plus tard, et puis on n’y est jamais retourné. On pense avant tout à ses enfants ». Les parents d’Angelija étaient eux-mêmes en France quand elle est née. Ils étaient venus y travailler, mais ont fini par retourner finir leur vieux jours en Serbie. Prenant leur exemple, Angelija a longtemps pensé qu’elle ferait la même chose « C’est vrai que se serait confortable de vivre en Serbie avec une retraite française ! » Mais étant arrivée plus jeune sur le territoire, l’histoire de sa vie en France n’est pas la même. Cette gardienne d’immeuble reconnaît qu’il lui reste de la famille sur sa terre natale, ainsi que quelques amis, mais ses petits-enfants sont ici. « Si j’y retourne, je gâterai les enfants des autres à Noël et à Pâques, mais qui s’occupera de gâter mes petits-enfants ici ? » Après quarante ans de présence dans l’Hexagone, elle se sent complètement attachée au deux pays, mais de manière différente. C’est seulement par un élan de patriotisme, qu’ Andjelija avoue finalement ne pas avoir demandé la nationalité pour « ne pas trahir ses ancêtres et ne pas renier la Serbie ».

Gabriel, lui, compte bien retourner au Togo. En France depuis 1974, il ne se sent ni Français ni Togolais, mais surtout « Africain ». Et il n’a jamais pensé à prendre la nationalité française. « Je suis ici de passage. Je ne suis pas venu par amour, mais pour prendre ce qui me manquait ». Même si Gabriel vit en France, il affirme ne pas être imprégné de la culture d’ici : « Mais je la connais. On peut vivre les choses de l’intérieur ou de l’extérieur, moi je vis selon le rite de l’autre tout en restant moi-même ». Il ajoute qu’un immigré « n’est pas obligé d’être attaché au pays qui l’accueille, mais il doit le respecter ».

Ces deux immigrés savent qu’ils font partie du système français : ils cotisent et paient des impôts, pour autant ne pas pouvoir voter ne les dérange pas. Gabriel ne s’est jamais intéressé à la politique, ni ici ni là-bas. Quant à  Andjelija, elle préfère laisser le choix à ses enfants : « Je les laisse construire leur avenir eux-mêmes, ils sont plus concernés pour donner leur avis ». La citoyenneté par le vote ne lui manque pas, pourtant elle reconnaît porter plus d’intérêt à ce qui se passe en France : « En Serbie, je ne vote pas non plus, je ne suis pas assez au courant ».

Pedro, lui, est un Portugais de 26 ans qui vit en France depuis l’âge de quatre ans. Il ne vote pas et pour lui la citoyenneté ne s’arrête pas au droit de vote. « Ce qui m’intéresse, c’est le débat, l’intérêt que j’y porte, c’est déjà pour moi le principal acte citoyen », affirme t-il. Pour lui, influencer l’opinion publique est plus important que ce qui se passe dans l’urne. Il admet aujourd’hui se poser la question de l’identité française, car il se sent à la fois portugais et français. « J’ai compris que j’avais une double culture le jour où je me suis investi dans l’associatif ». Ses parents, comme beaucoup d’autres, sont venus dans les années 1970 pour travailler. « Ils vivent comme des travailleurs portugais en France». Les parents de Pedro n’ont pas non plus la nationalité française, et il admet que c’est peut-être aussi cela qui a influencé son choix de rester portugais. En grandissant, il affirme s’être attaché à ce pays en le parcourant :  « Je me suis baladé et j’ai découvert de belles régions, la diversité culturelle française me plaît. » Aujourd’hui il sait qu’un jour, il en viendra à demander sa naturalisation : « Je ne sais pas si je resterai toute ma vie en France, j’émigrerai peut-être à mon tour pour travailler mais, dans tous les cas, je me battrai pour être français », atteste-t-il convaincu.

Contrairement au jeune Portugais, Amelle, Algérienne de 28 ans née là-bas, n’est jamais retournée dans son pays natal. Mais elle affirme très bien le connaître. « Je parle beaucoup avec mes parents de politique, de l’histoire algérienne et surtout de mon pays d’origine avant la colonisation ». Elle a gardé sa nationalité par peur de la perdre si elle demandait les papiers français. Ses parents sont pourtant binationaux, mais pour Amelle avoir la nationalité d’Algérie est l’essentiel. Elle ne voit pas d’inconvénient à avoir un titre de séjour qui l’autorise à rester dans ce pays où elle a finalement, toujours vécu : « Je trouve ça normal de renouveler tous les dix ans ma carte de séjour ».

Amelle vote lors des élections algériennes, où elle se sent pleinement concernée. Elle se sent aussi impliquée dans les scrutins français, mais à sa manière : « Je ne me suis pas sentie frustrée du fait de ne pas voter, car j’étais intéressée et j’ai pleinement vécu ces dernières élections ». On sent tout de même chez elle une pointe d’amertume au sujet de son appartenance à la France : « Je me sentirais vraiment de ce pays si on me considérait comme française et algérienne à part entière. Mais le fait que l’on me rappelle chaque fois ce principe d’intégration ne me donne pas envie ». Elle pense cependant qu’elle devra un jour se poser réellement la question « pour participer à l’avenir de mes enfants et leur donner un exemple de citoyenneté ». Amelle reconnaît aussi avoir des traits de caractère particulièrement français  :« Je manifeste mon mécontentement si je suis insatisfaite, la France m’a appris à ne pas me laisser faire et cela me plaît ». Sa nationalité algérienne est plus une façon de se rappeler ses origines, qu’elles n’a concrètement pas vécues, un moyen de revendiquer son identité.

Chaque relation que noue un étranger avec la France est différente, parce que très personnelle. Mais il est impossible de renier le système, la culture, les modes de vie du pays. Cela peut aller de  l’amour complet au respect en passant par la révélation de ce qu’on est ou encore la fierté d’être originaire d’ailleurs. On sait où l’on vit, mais on n’oublie jamais d’où l’on vient.

Ayann Koudou

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