Rhône-Alpes : Des indignés qui veulent la dignité

Ayann Koudou

En 2010, le Collectif pour la dignité et contre la pauvreté a organisé une marche qui a permis des avancées. Rencontre avec ses militants qui réfléchissent à un nouveau cycle d’actions.

«C‘était un moment très fort. Nous étions nombreux, et tous égaux. Doctorat ou RSA en poche, chacun avait sa place, on s’écoutait, on s’exprimait… » C’est avec émotion que Samia, aide-soignante, se souvient de la grande marche régionale de quatre jours organisée en Rhône-Alpes en juin 2010. À l’occasion de sa préparation, plusieurs collectifs « pour la dignité et contre la pauvreté », intégrant militants associatifs et personnes en situation de pauvreté ou d’exclusion, s’étaient constitués dans la région, dont l’un dans la Drôme, où Samia s’est engagée. Et c’est ce qui lui a permis de sortir son fils d’une adolescence brutale : après de nombreux appels à l’aide auprès des organisations traditionnelles, le collectif l’a finalement aidé à se reconstruire. Voilà comment l’ensemble des groupes de tous les départements s’alimentent des histoires personnelles de leurs membres.

Ces « indignés » ont rédigé leurs propositions et revendications, rassemblées dans un livre blanc présenté aux décideurs qu’ils ont rencontrés lors de la marche. Ils étaient 500 à parcourir des centaines de kilomètres quatre jours durant. Au fil du parcours, les spectateurs étaient invités à devenir acteurs, des débats étaient organisés, des liens se tissaient… Grâce à cela, des changements ont pu être opérés dans plusieurs départements. « En Isère, nous avons obtenu que soient remises en place les avances sur droits supposés pour les personnes au RSA, qui avaient été supprimées avec la fin du revenu minimum d’insertion », explique Pierre, lui-même bénéficiaire du RSA. En Savoie, a été mis en place un testing téléphonique pour lutter contre les discriminations à l’accès à la santé à l’encontre des patients bénéficiant de la CMU. En Drôme-Ardèche, les horaires de bus ont été adaptés aux besoins des femmes vivant seules avec leurs enfants et dont les horaires de travail sont décalés.

Laboratoire de pensée

Depuis cette fameuse marche, la plupart des collectifs locaux et départementaux sont restés en place, beaucoup sont actifs, mais certains ont connu un petit essoufflement. C’est pour faire le point qu’ils se sont retrouvés un week-end de décembre 2011 à Vercheny, dans la Drôme. « Si nous sommes ici, c’est parce qu’un cycle s’est terminé et que nous voulons penser et organiser le prochain », explique Françoise, membre du collectif de Savoie et personnage actif des centres sociaux depuis des années. C’est donc pour former une sorte de laboratoire de pensée qu’ils sont réunis : réfléchir à d’autres revendications, trouver de nouveaux modes d’organisation et d’action, et surtout plus de gens prêts à lutter à leurs côtés. « Il faut aller démarcher les personnes en situation de précarité et les sensibiliser », lance Dimitri, du collectif Savoie.

marche des indignés

La marche pour la dignité s’est inspirée d’un mouvement citoyen en Inde. Photo : P. Caylak

Effectivement, les réflexions ne viennent pas facilement, il faut se regrouper par quatre ou cinq, se poser les bonnes questions, échanger des opinions et partager les expériences. « C’est un travail de longue haleine, explique Jacques, également de Savoie. Nous voulons faire bouger les choses en modifiant toutes les incohérences actuelles, et cela ne peut se faire qu’étape par étape. » L’importance du collectif est bien là : travailler et agir ensemble. « Les personnes isolées, ça ne marche pas ; moi, au sein du collectif, j’ai retrouvé tout ce que j’avais perdu », poursuit Jacques qui a vécu un an à la rue. Les personnes marginalisées sont les plus aptes à proposer des solutions. Cela leur permet aussi de se réintégrer en se sentant capables et utiles. « Dans la rue, les gens meurent à petit feu de mort intellectuelle. Ils n’ont plus aucun projet constructif, et l’indifférence des autres les dévalorise », poursuit Jacques.

L’inspiration des militants rhônalpins est venue du mouvement créé en Inde par Rajagopal, qu’on appelle là-bas « le nouveau Gandhi ». En 2007, 25 000 paysans indiens pauvres et sans-terre ont marché pendant un mois à travers le pays pour se faire entendre. Et on leur a octroyé un lopin de terre. « Ils ont mis vingt ans pour y arriver, on est prêts à faire la même chose », souligne Jean-Do, du collectif du Rhône. Rajagopal prône la non-violence, une philosophie dont les militants des collectifs de lutte contre la pauvreté et pour la dignité se servent quotidiennement. « La colère c’est un moteur, mais il faut la gérer, la canaliser. Elle devient un handicap quand c’est l’émotion qui prédomine. Tu ne fais alors que contester et tu n’agis pas », explique très bien Jacques.

Le théâtre-forum pour réfléchir ensemble

Avec le théâtre-forum, ces militants poussent plus loin leur réflexion. Ce soir, c’est Jacques qui a choisi les sujets. Ceux qui sont intéressés par un thème s’éloignent pour créer le début d’une scène. Une fois celle-ci élaborée, ils commencent à la jouer. Une première histoire met en scène une secrétaire de Pôle Emploi, assise devant son ordinateur, avec en face un demandeur d’emploi. La secrétaire, hautaine, ne regarde pas la personne présente, qui ne comprend pas grand chose aux papiers qu’elle doit remplir. Jacques demande alors au public de modifier le cours de l’histoire en intervenant sur scène. Et soudain, tout le monde se lève pour rallonger la file d’attente ! L’un d’eux demande le directeur pour réclamer plus d’effectifs, mais celui-ci, à peine arrivé, met tout le monde dehors et appelle la police. Un autre spectateur a l’idée, lui, de distribuer les dossiers aux chômeurs… et donc de leur donner du travail !

Jacques conduit alors la réflexion sur la manière de réagir dans ce genre de situation, ou comment ne pas s’emporter face au mépris. « Le réflexe à avoir, c’est de se demander pourquoi la secrétaire réagit de cette manière et comment faire pour modifier la situation ». Toujours chercher à décrypter ce qui se passe en amont. « Nous n’en voulons pas aux personnes directement, elles sont simplement le maillon d’un système qui se sert du pouvoir pour opprimer ». À quoi certains rétorquent que « les acteurs de ce système ne peuvent pas être exonérés de leur part de responsabilité ».

Voilà l’une des méthodes qui leur permet de ne pas s’arrêter aux faits. C’est également un mode de vie que de militer. « On ne devient pas militant, cela ne s’apprend pas. On est concerné par les autres, ou on ne l’est pas. Ne pas subir et donner l’envie d’agir : voilà pourquoi je suis là », déclare Jacques. De l’alimentation à l’information sur les droits en passant par la gestion du budget, les militants évoquent tous les thèmes qui posent problème. Pour Dimitri, par exemple, « il faudrait apprendre à certaines familles à cuisiner avec les restes et s’accorder avec les producteurs locaux pour manger sainement des produits moins chers ».

Agir collectivement

Tous ont l’intention de se réunir régulièrement pour partager et se ressourcer. Certains insistent sur le fait que la région n’est plus ce qui les regroupe : « Aujourd’hui nous ne voulons pas d’une autorité supérieure qui nous éloigne de notre travail local », explique Amélie, de l’Isère. D’autres soulignent la nécessité de maintenir une stratégie d’ensemble. Les collectifs mettent sur pied leur nouveau cycle sans trop se soucier de la prochaine présidentielle : même s’ils bénéficient du soutien de certains politiques, leur démarche reste sociale. Ils ajouteront peut-être des revendications à leur livre blanc mais, pour l’heure, s’attachent surtout à agir collectivement pour dépasser l’individualisme qui gangrène notre société.

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